Projet EIF et Murs-à-pêches : quelle sortie de crise?
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Signe d’une inquiétude croissante face à la mobilisation réussie contre le projet EIF (une pétition qui rassemble plus de 8000 signatures https://www.change.org/p/patrice-bessac-maire-de-montreuil-non-au-projet-du-grand-paris-dans-les-murs-%C3%A0-p%C3%AAches, plus d’un millier de manifestants devant la Mairie le 20 mai), les acteurs de l’Economie Sociale et Solidaire qui seront logés dans le futur bâtiment se sont exprimés dans une lettre au ministre Nicolas Hulot, un communiqué de presse et une plaquette, tandis que la Mairie fait le dos rond. Redisons-le, ces acteurs de l’ESS – qu’il s’agisse de La Collecterie, d’Habitats Solidaires, de Construire Solidaire, d’ICI Montreuil, d’Alter Emmaus ou de E2S Petite enfance (pour n’en citer que quelques uns) – font un travail remarquable et méritent de bénéficier de locaux adaptés. Nous souhaitons revenir sur certains des arguments employés par eux ou surtout par les promoteurs du projet à la Mairie.

L’emploi n’excuse pas tout
Qu’il s’agisse de la SNEM (l’ »usine toxique » de la rue des Messiers), d’EuropaCity, ou, à une moindre échelle, du projet EIF, le principal argument qu’on nous oppose est la défense de l’emploi. Parce que 24 emplois seraient menacés par la disparition de la SNEM, il faut plaider pour son maintien en activité alors que l’entreprise ne respecte pas depuis des décennies les règlements en matière de protection de l’environnement, de la santé des riverains et des salariés, en dressant au passage les « prolos » contre les « bobos ». Parce qu’EuropaCity est censé créer des milliers d’emplois et faire venir les transports en commun dans un secteur sinistré et enclavé, il faudrait accepter la disparition des terres les plus fertiles d’Ile-de-France. Parce que EIF est censé créer 250 emplois en lisière d’un quartier politique de la ville (et ce sont bien les emplois qui sont mis en avant dans la plaquette du collectif), il faudrait accepter la construction de logements privés sur des parcelles naturelles dotées de Murs à Pêches. On retrouve là les arguments employés jadis pour défendre le nucléaire, toujours au nom de la défense de l’emploi.
A ces arguments nous répondons qu’à l’heure de la COP 21, alors que les signes du dérèglement climatique sont chaque jour plus patents, nous ne pouvons plus accepter que l’environnement soit la variable d’ajustement de politiques économiques à court-terme, quelle que soit la nature des emplois créés. De même qu’il existe aujourd’hui du greenwashing pour faire passer la pilule des projets bien peu écologiques (et les projets lauréats du concours Inventons la Métropole en présentent un florilège), on constate l’essor d’un « ESSwashing », où la présence de fablabs, d’espaces de coworking et d’activités de recyclage ou de réemploi – quand ce n’est pas un hotel « écologique » –  permettent de justifier l’artificialisation de sols naturels. Or nous savons que cet artificialisation va contribuer à terme au dérèglement climatique dont nous pâtirons tous, et les « prolos » plus encore que les « bobos ». Le soutien à des projets positifs doit-il être à ce prix?

Vous avez dit consensus?
L’autre argument mis en avant pour sortir de la crise est l’organisation d’une « conférence de consensus ». Une telle conférence implique la constitution d’un panel de citoyens qui se forment à la question, entendent divers experts puis tranchent au bout de plusieurs mois. Cette proposition en soi n’est pas inintéressante, et on comprend aisément pourquoi les acteurs de l’ESS la formulent, vu la rigidité de la Mairie.
Cependant cette proposition ne peut qu’être accueillie avec beaucoup de méfiance dans le contexte actuel. Pour trouver un consensus, il faut reconnaître la légitimité des arguments de ses détracteurs. Et non pas nier leur existence, à l’instar du journal municipal Le Montreuillois n° 56 qui a totalement occulté l’existence de la plus grande manifestation à Montreuil depuis une décennie, le 20 mai, et se contente de faire une propagande éhontée!

A l’instar aussi de la lettre du collectif ESS à Nicolas Hulot, qui passe totalement sous silence la question de la construction des 83 logements! Il ne faut pas créer d’alternatives simplistes et erronées (la vision du député Corbière d’un côté, celle des tenants d’une muséification des Murs-à-Pêches de l’autre, que personne ne défend aujourd’hui) pour mieux y enfermer ses adversaires. A l’instar enfin de la plaquette du collectif qui montre une jolie photo de la vieille usine mais aucune des perspectives du future projet, bien moins reluisantes!

Si l’on veut obtenir du consensus, il ne faut pas concevoir un projet dans l’opacité, il faut répondre aux demandes d’éclaircissements des citoyens et des élus de la majorité, dont près d’un tiers ne soutiennent pas le projet actuel. Il faut accepter de débattre de ce projet en Bureau municipal, ça n’a toujours pas été le cas malgré les engagements qui ont été pris.
Avons-nous vraiment besoin d’une conférence de consensus pour constater que le principal point d’achoppement, ce sont les logements, et que c’est donc sur la question de la construction des logements sur les parcelles attenantes à l’usine qu’il est urgent de travailler? Si on ne le fait pas, cette conférence de consensus aura tôt fait de ressembler à un comité théodule, un os lancé à ronger aux « roquets » qui contestent la belle marche du progrès. Et pendant ce temps on creuse de profondes tranchées sur les parcelles en question, et on fragilise les murs quand on ne provoque par leur écroulement.  La stratégie de la Mairie semble toute autre : laisser pourrir la situation dans l’espoir que les adversaires se divisent, que les éléments les plus radicaux prennent le dessus pour mieux prouver ce qu’ils affirment dès le départ : on ne peut pas dialoguer avec des gens qui s’opposent à tout, on doit accepter le projet en l’état au risque de tout perdre. Bref, de vieilles recettes pour un projet innovant. Gouverner c’est prévoir disait l’autre, ce n’est pas se contenter de prophéties autoréalisatrices.

Quelles solutions?
Et pourtant des solutions existent pour peu qu’on ait la volonté politique de les mettre en oeuvre.  Dans le communiqué de presse du collectif ESS, on peut lire : « Cette construction de logements est, pour l’heure, la modalité simple qui permet le financement de la dépollution des sols indispensable à une évolution positive du site EIF. Le collectif EIF souhaite que soit pesé le pour et le contre, que des débats dépassionnés soient ouverts, et que d’éventuelles solutions alternatives puissent être explorées. »

Le terme « modalité simple » mérite qu’on s’y attarde. On ne peut que déplorer que tout en hébergeant des projets innovants, le projet EIF repose sur un modèle de financement totalement archaïque, avec un capital apporté par le magnat de l’immobilier Bouygues grâce à la construction de logements. Ne peut-on pas imaginer un autre modèle? Des modèles de financement participatif comme cela se fait dans le secteur de l’énergie?
Et à supposer que la construction de logements soit la seule façon de rentabiliser le projet, ce n’est pas le foncier qui manque à Montreuil. Les délaissés le long du futur tramway appartiennent à la Ville ou au Conseil départemental. Ne peut-on pas proposer de les construire ailleurs, pour éviter que le projet n’avorte?
Ainsi que nous le réclamons depuis des mois, il est urgent de proposer des alternatives. Urbanera-Bouygues ne peuvent pas rester sourds à la contestation citoyenne ni à la demande du collectif ESS lui-même. Pour peu que la Mairie appuie ces demandes.

Pour aller plus loin : https://montreuilecolo.eelv.fr/category/murs-a-peches/